Weegee 1889-1968 le fait divers comme lucarne sur la société new-yorkaise pendant la Grande Dépression

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Weegee-Unknown photographer. Probably taken in the 40′

Arthur Fellig, né Usher Fellig et plus connu sous le pseudonyme de Weege  (12 juin 1899 – 26 décembre 1968), est un photographe américain célèbre pour ses photographies en noir et blanc de la vie nocturne, tout particulièrement du New-York durant la Grande Dépression. C’est un photographe de terrain, porté sur le sensationnalisme et le sordide des faits divers. Il documente la vie new-yorkaise comme personne d’autre avant lui et devient ainsi un des pères du photo-journalisme urbain.

Usher Felling est  issu d’une modeste famille juive, qui fuit les pogroms qui éclatent dans une province de l’empire Austro-hongrois (maintenant situé en Ukraine). Sa mère vient rejoindre son père (rabbin) aux Etats-Unis en 1910. Arrivé à Ellis Island il prends le prénom de Arthur.

Arthur Fellig comme beaucoup des jeunes expatriés de sa génération abandonne rapidement les bancs de l’école pour travailler et subvenir aux besoins de sa famille. Alors qu’il a déjà à son actif plusieurs petits boulots, un photographe ambulant l’arrête un jour dans la rue et lui demande de se laisser photographier.

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Weegee, Drowning victim – Coney Island, 1940

C’est le déclic pour le jeune Arthur Felling qui décide de devenir photographe. Avec un appareil acheté d’occasion il gagne sa vie en faisant des portraits dans la rue. Il raconte dans son autobiographie que c’est parce que les immigrés mats de peaux voulaient paraitre le plus blanc possible sur les photo qu’il a développé sa technique pour faire des photos très contrastés, aux blancs éclatants.

A 18 ans il claque la porte du domicile familial, ne supportant plus le judaïsme paternel et aspirant surtout à vivre sa vie. Il passe presque un an à vagabonder, vivant bien souvent comme un SDF et vivant d’expédients. Cette période bohème lui fera connaitre de l’intérieur le New York interlope, les refuges de nuits et les soupes populaires qui seront plus tard un sujet photographique récurent.

En 1918 il obtient, non sans peine, un emploi de technicien dans le studio photographique Ducket & Adler où il se forme sur les techniques de développement et de tirage.

En 1923, âgé de 24 ans, il est embauché comme employé de laboratoire par l’agence ACME Newspictures, dont l’activité est de constituer un stock de photographies pour la presse quotidienne de nombreux États américains. Il continue de travailler majoritairement comme laborantin mais remplace de plus en plus souvent les photographes de l’agence quand ceux ci ne peuvent pas se déplacer sur certains événements. Au bout de quelques années l’agence lui propose de devenir photographe à temps plein car ses photos sensationnelles et inédites sont très appréciées des journalistes. Il semble toujours être le premier arrivé sur les lieux d’un crime ou d’un accident. C’est cette réputation naissante qui lui donne son surnom “Weegee”. En effet ce mot est tiré d’un jeu très populaire à l’époque (Ouija) qui consiste à communiquer avec l’esprit des défunts.

Les “prémonitions” de Weegee n’ont pourtant rien de surnaturelles, le photographe se contente de suivre à la trace les premiers appelés sur une scène de crime : les policiers.

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Weegee, Burning Truck, 1936 (?)

Au début il se contente de squatter les commissariats et d’attendre qu’une dépêche tombe, il suis alors les équipes envoyées en secours et prend des clichés du lieu et des victimes. Mais cette technique n’est pas encore assez instantanée, il lui faut arriver avant même les secours pour prendre les photos les plus sensationnelles. Il aménage alors une voiture et capte le signal radio de la police. Il se met en affut dans les quartiers chauds, ou non loin des restaurants et des cabarets réputés accueillir la pègre new-yorkaise et son flair lui permet souvent d’arriver premier sur les lieux.

La condition de photographe d’agence lui pèse beaucoup car il ne peut pas signer ses photos. Il quitte ACME Newspictures en 1935 et décide de devenir photographe indépendant.

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Untitled – Weegee

C’est à cette période qu’il affine sa technique et ses stratagèmes pour être toujours plus rapide, non seulement à prendre les photos mais aussi pour les développer et les proposer des potron-minet aux rédactions des journaux new-yorkais. Car il sait que son succès en tant que photographe indépendant tient à la fois au sujet de ses photos qu’à la rapidité avec laquelle il peut les fournir.

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Weegee’s 1938 Chevy « office » and darkroom


Il aménage donc son automobile comme un véritable studio photo mobile: dans le coffre il créé une chambre noire avec toute la chimie nécessaire au développement des négatifs et à l’avant il s’installe confortablement pour écouter la fréquence des secours sur sa radio à ondes courtes, restant en “planque” toute la nuit avec du coca, du salami et ses éternels cigares. Il va vendre ses épreuves 5 dollars avant 6 heures du matin avant les premières éditions des journaux. Ses principaux clients sont, entre autres, Herald Tribune, The Daily Mirror, New York Daily News, Life, Vogue, Sun…Cette manière de travailler lui confère une certaine liberté et une autonomie dans le choix des sujets de ses reportages.

Il contribue ainsi, involontairement à documenter la période de la Grande Dépression à New-York mettant en lumière les répercussions du manque de travail, des guerres mafieuses, ou tout simplement signifier la condition des immigrés venus en Amérique alléchés par des promesses et qui se retrouvent à dormir dehors dans l’hiver new-yorkais ou à arpenter le pavé dans la chaleur estivale.

Le travail de Weegee n’a pas d’orientation, il photographie des faits sans inhibition sur le choix des sujets. Devant son appareil, des faits divers semblent prendre un sens mis les uns à côté des autres. Weegee n’a jamais été missioné par l’Etat pour rendre compte d’une situation, il se rend sur place si l’événement peut provoquer une bonne photo, suffisamment intéressante pour être vendue aux journaux.

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Weegee, Drank Man, New-York 1945

Ainsi son travail est assez insaisissable dans ses intentions et c’est pourquoi il est difficile de le considérer comme un photographe social à part entière. Cependant le manque d’inibition donne à ses photographies un caractère honnête et tranchant, presque cynique par moments. Il sait mieux que personne maîtriser le contrechamps et les jeux de regards. Est-ce voyeur de photographier les clochards sous leurs cartons ou les immigrés entassés dans des salles de fortune?  En connaissant l’histoire de Weegee ( lui même immigré et ayant vécu- et quelque part vivant toujours- dans la rue) on ne peut voir qu’une forme de tendresse, du moins d’intérêt dans ces sujets, moins “vendeurs” que les corps sanglants ou les carcasses de voitures accidentées fumantes.

Weegee ne croit qu’en l’instantané. La quotidienneté se déchire grâce ou à cause des scènes dramatiques. Et c’est juste au moment ou ces scènes sont encore chaudes, mais ou déjà la vie reprend ses droits que Weegee mitraille. Il photographie aussi bien les victimes, les coupables, les policiers, les témoins et passants, recréant ainsi une fresque autour de scènes quotidiennes et égratignant sans cesse le lisse et propre rêve américain. Cette lecture de l’œuvre de Weegee n’est pas à contre-courant des travaux photographiques de l’époque. Au contraire, il participe de cette naissance d’un photo-journalisme de terrain, qui met tout en œuvre pour être au plus près de l’actualité.

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Weegee, Man sentenced to death, date unknown.

Il y a un attrait macabre dans ces photos, toutes ou presque mettent en scène l’accidentel, la violence. Weegee met un point d’honneur à photographier non seulement les victimes mais aussi ce qui se passe autour, en particulier les regards des badauds. Il s’opère alors un cruel jeu de miroir: qui est le plus voyeur? le photographe qui se précipite sur le lieu d’un crime sanglant alors que la fumée des revolvers ne s’est pas encore dissipée, ou bien les badauds qui s’agglutinent autour du cordeau de police, ou qui regardent en riant un homme ivre mort?

En s’attachant à photographier des faits divers ( il sera surnommé “Monsieur faits-divers” par la police new-yorkaise qui a très vite su composer avec cet énergumène, l’autorisant même de manière informelle à utiliser les fréquences de la police), Weegee dresse un portrait mosaïque des maux de la société américaine: le chômage entraine la pauvreté et la mendicité voire la violence. Que ce soit les questions raciales, les règlements de compte entre mafias, Weegee traite chaque sujet avec la même attention. Son terrain privilégié, c’est New York, et tout particulièrement sa vie nocturne, dans ses lieux emblématiques (cabaret, restaurant, refuge de nuit, lieux mondains, bordels qu’il fréquente assidument…), et au fil de ses incidents sordides ou tragiques (crimes, accidents, noyades, incendies…). L’art du photographe consiste, selon sa propre expression, à « montrer combien, dans une ville de dix millions d’habitants, les gens vivent en complète solitude »

Les photos de Weegee, essentiellement nocturnes, sont majoritairement prises au flash. Il utilise le plus souvent un Speed Graphic 4×5 avec un ouverture à f/16, à 1/200e de seconde et une focale à 10 pouces (25 centimètres). Il est également utilisateur de Rolleicord, ce qui lui permet de prendre des photos extrêmement nettes et rapides. La lumière met crûment en valeur les corps et projette des ombres parfois grotesques sur les visages. Le contraste et les sujets évoquent les films noirs.

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Weegee, New-york, 1941

Il est difficile de cerner les intentions de Weegee et difficile aussi de le considérer pleinement comme un photographe social. Il circule comme un électron libre entre le photo-journalisme et la photo à sensation. Il a un regard tantôt cynique, tantôt tendre sur ses concitoyens. Prendre des photos dans les moments de drames quotidiens (les faits divers) met étrangement en lumière ce que l’humanité peut avoir de plus cocasse et de plus répugnant. Weegee est donc un personnage ambigu, souvent critiqué comme étant un vautour rodant autour des scènes de malheur pour mieux vendre ses images. Il serait ainsi un des précurseurs des paparazzi et de la presse tabloïd. Mais il reçoit en parallèle la reconnaissance artistique de son travail puisqu’il est exposé au MoMA en 1943…

Murder is my Business est le titre de sa première exposition officielle en 1941, et résume assez bien le cruel et cynique prix de l’indépendance photographique, partagée entre la nécessité de vendre et celle de rendre compte.

C’est un drôle de personnage, une tête de mafieux, cigare éternellement vissé au bec (il tournera en tant qu’acteur dans plusieurs films) grossier, fréquentant les bordels, passant ses nuits dans sa voiture… Il n’a pas la “noblesse” attendue d’un photographe social, chevalier blanc de l’image… Et pourtant il s’est peut être mieux que quiconque fondu dans le milieu qu’il photographiait.

Références:

http://mag-lsp.location-studio-photo.fr/talents/weegee-et-le-fait-divers-a-new-york.php

  • Miles Barth, Weegee’s World, Bulfinch Press, 1997
  • Kerry William Purcell, Weegee, Phaidon, 2004
  • Unknown Weegee, Steidl Publishing, 2006
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