D.Lange: “Faire des photos honnêtes”

Revenons à Dorothea Lange et tentons de comprendre pourquoi son travail tient une si grande place dans l’histoire de la photographie sociale.

Les photos de Dorothea Lange laissent une grande part aux portraits qu’elle réalise avec un soin tout particulier. Il en ressort souvent une grande impression d’humanité et de dignité, empruntant souvent à l’iconographie religieuse. Comment ne pas penser à des pietas en voyant ses portraits de mères? ou  à des christs en croix face à ses portraits de travailleurs ?

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D.Lange, Dichted, Stalled, Stranded, 1935

Mais pour garder une part d’humanité, propre à toucher le spectateur, Dorothea Lange est particulièrement habile à capter les regards de ses modèles. Beaucoup  regardent l’objectif à hauteur des yeux, dévisageant presque le spectateur. Ces portraits sont comme des miroirs. Lange cherche alors moins à mettre en avant la situation de pauvreté de ces hommes et de ces femmes, que de capter ce qui peut résonner chez le spectateur. Voir en quoi ils sont semblables aux gens de leur époque malgré les conditions de vie difficiles, la pauvreté ou les stigmates du travail pénible.

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D.Lange, Damaged Child, Oklahoma, 1936

Pour Dorothea Lange le but des photos est moins de documenter que d’émouvoir, de provoquer une indignation, une émotion propre à mettre en branle la machine politique capable de faire changer les choses. Contrairement à Walker Evans, qui semble faire des photos plus détachées, plus objectives et curieuses face à la situation des migrants, Dorothea Lange semble poser un regard plus sensible sur ses modèles.

C’est pour elle le sens de l’honnêteté de la photo : face à une situation révoltante Lange n’hésite pas à convoquer l’émotion et à photographier ce qui la bouleverse pour bouleverser à son tour le spectateur. Pour toucher la triple humanité du photographe, du modèle et du spectateur, il faut donner des photos honnêtes et réelles. Ainsi elle s’applique à être au plus proche des sujets qu’elle photographie sans jamais se mettre en avant ou expliquer à ses modèles ce pourquoi elle les photographie. Les commentaires viennent après, avant tout l’image qui s’impose et se prend rapidement: rarement plus qu’une dizaine de clichés. Lange photographie clair et juste. Elle raconte comment s’est passé la prise de sa photo iconique “Mère Migrante”:

« J’avais vu et je m’étais alors rapprochée de cette mère affamée et désespérée, comme attirée par un aimant. Je ne me souviens pas comment je lui ai expliqué ma présence ou mon appareil photo, mais je me souviens qu’elle ne posait aucune question. J’ai fait cinq prises, en travaillant de plus en plus près dans la même direction. Je ne lui ai pas demandé ni son nom ni son histoire. Elle m’a dit son âge, qu’elle avait trente-deux ans. Elle a dit qu’ils avaient vécu grâce à des légumes surgelés dans les champs environnants, et les oiseaux que les enfants avaient tués. Elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour acheter de la nourriture. Là, elle était dans cette tente, avec ses enfants blottis autour d’elle, et semblait savoir que mes photos pourraient l’aider, et elle m’a aidée. Il y avait une sorte d’égalité à ce sujet. »

La femme s’appelait Florence Owens Thompson, elle était d’origine indienne Cherokee.

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 D.Lange, Mother migrant, fevrier 1936

Si la composition de l’image est sans équivoque calquée sur une représentation de vierge à l’enfant, le regard triste mais néanmoins obstiné à vivre de la mère donne au cliché une impression d’éternelle humanité. Cette image convoque le personnage brechtien de Mère Courage (même si la pièce date de 1942)  tant cette femme semble porter sur ses épaules toute la misère et toute l’abnégation du monde. Le spectateur a ce sentiment de douleur, de pitié et de respect mêlés même sans savoir les déboires de cette femme et les épreuves qu’elle et sa famille ont traversées et traverseront encore. C’est la force de la photo documentaire quand elle se pare de ses attributs sociaux. Elle provoque l’empathie sur une situation qu’elle expose sans la modifier: pas de mise en scène, pas de pose alambiquées pas d’altération de la réalité. L’idée est de prendre le sujet dans sont environnement mais de tenter parallèlement de transmettre aussi son environnement intérieur, de capter une petite part de son humanité, afin que le spectateur ne vois pas qu’une photo, mais voit l’homme, la femme ou l’enfant photographié.

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D. Lange, Woman of the High Plains, Texas Panhandle, 1938

Les photos de Dorothea Lange ont cela de remarquables qu’elles mettent parfaitement en action l’éthique de le photo documentaire mais surtout qu’elles transmettent une émotion presque affective, créant de fait avec le spectateur un lien très fort et intime. Sans être larmoyants ni spectaculaires ses portraits sont d’autant plus touchants et “vrais”. Le travail de photographe social à la Dorothea Lange est donc un travail presque solidaire avec les sujets photographiés. Se mettre à leur hauteur, en empathie respectueuse et discrète:

Même en travaillant dans le domaine du travail documentaire, mes approches ont été instinctives, et je me fiais à mon instinct… Ma méthode, sélectionner un thème et le travailler à l’épuisement… Le sujet doit être quelque chose que vous aimez ou détestez réellement.”

Qui mieux qu’elle peut conclure sur son travail?

« Vivre une vie visuelle est une entreprise énorme, pratiquement inaccessible … Mais je l’ai juste effleurée, juste touchée. »

Sources, Bibliographie:

http://www.espritsnomades.com/artsplastiques/langedorothea/lange.html

En français:

Dorothea Lange : Le Cœur et les Raisons d’une photographe, Pierre Borhan, Seuil, 2001
Dorothea Lange : photographies d’une vie, Könemann (1998)
Dorothea Lange, Mark Durden, collection Phaidon, 2006

En anglais, une sélection

Dorothea Lange: A Photographer’s Life, Meltzer, Milton, New York: Farra Straus Giroux, 1978
Dorothea Lange: American Photographs, San Francisco: SFMOMA and Chronicle Books, 1994
Dorothea Lange: A Life Beyond Limits, Linda Gordon, W. W. Norton & Company (2010)

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