Jacob A. Riis : la photographie au service d’un réformateur social

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1.       How the Other Half Lives

Comment vit la moitié silencieuse de la population. Le titre de l’œuvre la plus célèbre de Jacob Riis n’est pas écrit à la forme interrogative mais à l’affirmative. Il s’agit de présenter une réalité sociale. Le choix du titre fait rentrer indéniablement l’œuvre dans le genre documentaire. Le but poursuivi par Riis, la réforme de l’organisation sociale et la prise en compte des besoins des plus pauvres, en fait un documentaire social. Cette œuvre doit être analysée dans sa subjectivité et en tenant compte de la visée argumentative du propos de Jacob Riis.

Aujourd’hui nous nous proposons de présenter succinctementcette œuvre et d’analyser certaines des photographies les plus célèbres de sonauteur.

Jacob Riis milite avec acharnement pour une amélioration desconditions de logement, la mise en place de l’éclairage public et d’équipementsanitaire, mais également pour l’ouverture de parcs publics et des jardins dejeux. Il s’adresse dans son ouvrage tant à la classe moyenne qu’à la frange laplus riche de la population new-yorkaise. Son travail de témoignage avait ainsipour but de conscientiser les groupes sociaux vivant dans une certaine
aisance.

Il se forme auprès de photographes amateurs, dont le Docteur
John Nagle, le Docteur Henry G. Piffard et Richard Hoe Lawrence. Ces derniers
participent aux séances de « shooting » de Jacob Riis. Ici le terme de
shooting prend tout son sens. En effet, Riis est connu pour son utilisation des
premiers systèmes de flash lui permettant de saisir des images dans des
conditions d’éclairage faible. Le système d’éclairage de l’époque est déclenché
par des armes à feu déclenchées par ses comparses lorsqu’il prend les photographies.
Cela met parfois en fuite ses sujets photographiques. Plus tard, lorsqu’il aura
usé l’énergie de ses amis, il partira dans ses sorties seule, accompagné d’une poêle
à frire dans laquelle il disposait du magnésium pour faire office de flash.

Il réalise un certains nombres de clichés qu’il présente à son
club de photographie, puis dans des églises, des groupes de réformateurs… C’est
à la suite d’une de ces représentations que Jacob Riis rencontre l’éditeur du
magazine Scribner. La présentation How
the Other Half Lives,
devient alors un article de presse qui paraît en décembre
1889. Riis reprend ce travail et le complète pour finalement publier un livre
sous le même titre en novembre 1890.

L’œuvre de Riis commence par ces lignes : « il y a
longtemps a été dit que la moitié du monde ne sait pas comment l’autre moitié
vie. Cela était alors vrai. Cette moitié ne savait pas, car  cela ne l’a
préoccupait pas. La moitié qui était au sommet se moquait des combats et du sors des plus humbles qu’eux, tant qu’ils étaient capables de les contenir et de
garder leur propre place. »

Publié en onze éditions en l’espace de 5 ans, le livre
rencontre rapidement son public. La réputation du livre se construit sur l’utilisation
par Riis des données de son ami, le Docteur Roger S. Tracy, chargé des Vital
Statistics (statistique sur les conditions de vie dans la ville de Ney York).
Riis est connu pour le sérieux de son travail en tant que journaliste. En
plus de faire des constats, il propose des solutions visant à améliorer la vie
des populations concernées. Enfin, les photographies de Riis permettent d’illustrer
ses propos et contribuent à rendre son livre plus digeste que les autres ouvrages
d’urbanisme de l’époque. 

2.    Représentations d’âmes brisées dans leur costume de dignité. 

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Lodgers in Bayard Street Tenements of New York, Five Cents au Spot, Jacob A. Riis, How the Other Half Lives : Studies Among the Tenements of New York.  

“Là où Mulberry Street tourne brutalement, à un jet de pierre de la dépravation de Five Points, se trouve "The Bend”, cœur putride des bidonvilles new-yorkais… The Bend est unique au monde et c’est tant mieux". “De minuit au petit matin on entend les coups assourdissants frappés par la police sur les portes (…) Les portes s’ouvrent sans résistance… sur des scènes semblables à celle de cette photo”. C’est avec ces mots que Riis décrit lui même sa photographie et la replace dans son contexte. 

Ici nous voyons les conditions de vie des travailleurs pauvres. Une fois la nuit tombée ils se dirigent vers des marchants de sommeil qui les laissent s’entasser dans des espaces réduits pour la somme de cinq centimes. La photographie est prise avec un flash au magnésium qui ébloui les murs et les draps. Les visages sont bouffis par le sommeil. Pour prendre cette photographie, Riis est accompagné des services de police de la ville. Il rentre au beau milieu de la nuit et viole la demi intimité de ces hommes. Ils sont pourtant représentés de manière digne. L’appareil est placé à hauteur du regard des hommes assis et le personnage assis le plus haut nous toise du regard, le menton sur le point en penseur. 

Dans cet espace réduit nous distinguons clairement six personnes et on peut en deviner au moins deux autres. Accrochés au mur et entasser  à gauche, sur un poele, s’étalent toutes les affaires qu’ils possèdent.

Cette photo témoigne des conditions de vie des hommes qui peuvent s’offrir un logement le plus rudimentaire. 

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Madona of the Slums, Jacob A. Riis, How the Other Half Lives : Studies Among the Tenements of New York.

Bien que Riis ne soit pas un photographe professionnel et n’ai pas suivi de cours d’histoire de l’art, il s’inspire néanmoins de la symbolique classique. Cette madone nous rappelle The Crowlers de John Thomson. Ici encore nous sommes face à une photographie visiblement prise au flash. La pose de la femme n’est pas naturelle. Riis lui a certainement demandé de lever son regard. Elle semble ainsi regarder vers l’avenir, vers l’espoir d’être secourue.

L’enfant nous renvoie encore à cet avenir. Comme tout nouveau né il est innocent et répond silencieusement aux arguments de ceux qui voient dans les pauvres des oisifs qui auraient mérité leur sort. Les mains de celle qui est certainement sa mère, sont démesurées par rapport à son corps et à celui de l’enfant qu’elle porte. 

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Lower East Side Tailor Shop, Jacob A. Riis, How the Other Half Lives : Studies Among the Tenements of New York.  

Avec cette photographie nous abordons un autre aspect important du travail de Riss. Son but est de montrer la vie des pauvres, non comme elle existe dans l’imaginaire des classes privilégiées mais comme elle est vécue par les sans grade. Nous voyons ici s’afférer dans un tout petit espace sept personnes. Le titre nous indique que nous somme face à la vie dans la boutique d’un tailleur. Cette toute petite entreprise permet à un groupe de personnes de survivre. Mis en parallèle avec la première image on imagine que ce sont ces mêmes personnes qui dorment le soir chez des marchands de sommeil. 

Le choix de Riis de photographier ces individus travaillant est intéressant. Cette image ne nous donne pas à voir des hommes mendiants pour survivre, mais des personnes travaillant honnêtement. Nous sommes ici loin de l’image de la pauvreté vermine. 

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Child laborers working at a textile factory in good ‘ol Macon, Georgia, 1909, Jacob Riis. 

Cette dernière photographie n’apparaît pas dans How the Other Half Live, mais fait partie des oeuvre plus tardives de Riis. Cette représentation d’enfants travaillant, vraiment petits en comparaison des machines qu’ils opèrent, rappelle la Girl in Cotton Mill photographiée par Lewis Hine en 1908. La volonté de réforme de Riis ne s’arrête par à sa lutte contre la pauvreté new-yorkaise. Il s’intéresse également à une autre réalité dramatique de son époque : le travail des enfants. Nous aborderons ce thème demain, notamment par le biais du travail de Lewis Hine.

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