Charles Nègre, un premier pas vers la photographie sociale

Si nous parlons de Charles Nègre dans nos rubriques cette semaine c’est pour le rôle qu’il a joué dans l’émergence de la photographie sociale. Grâce à son approche de la photographie de la rue et aux avancées techniques qu’il a apportées pour figer le mouvement, Charles Nègre a rendu l’émergence de la photographie sociale. Aujourd’hui nous
allons découvrir en quoi la série qu’il a consacré à l’asile impérial de
Vincennes constitue pour certains le premier exemple des photographies
sociales.

Fleuron de la “politique sociale paternaliste” de
Napoléon III, l’asile impérial de Vincennes ouvre ses portes en 1857.
Initialement construit pour accueillir les nombreux ouvriers venus sur
Paris pour œuvrer aux travaux d’urbanisme d’Haussmann, cet hôpital
deviendra rapidement un établissement de suite des hôpitaux de Paris.  

L’ensemble
des photos que nous allons découvrir aujourd’hui ont été réalisées dans
le cadre d’un travail de commande officielle. Il s’agit de donner une
image positive et moderne de l’institution et de son fondateur. Ainsi,
nous sommes en face d’un “prototype de la photographie de communication” comme le remarque avec justesse Michel Christolhomme dans La photographie sociale (ed Photo Poche.Actes Sud).

Le
résultat est un album de 11 épreuves sur papier albuminé d’après
négatifs sur verre au collodion, de format ovale d’environ 17 cm de
diamètre (Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie, e 676 folio Réserve)

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Cette
photographie, première de l’album, nous montre Napoléon III le jour de
son anniversaire devant la Chapelle de l’hôpital. Les personnes
regardent toutes l’objectif de Charles Nègre, comme hypnotisées par lui.
Quoi que la rangé de convalescents guide notre regard vers un Napoléon
III en fauteuil, parfaitement centré sur cette image, les regards, les
bustes tournés vers l’objectif, renvoient tous à la chambre photographique
qui devient le personnage principal de la scène. Le mouvement des
personnages, tous très nettes, semblent figé. Cette impression est dûe au
fait que la photographie a demandé à ses sujets de tenir la pause, mais
également à l’emploi d’un objectif lumineux permettant de réduire ce
temps de pause. Nous rentrons avec ce cliché dans le premier parangon
d’oeuvre de propagande photographique.

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Dans
cette mise en scène nous voyons une grande partie du corps médicale
réuni autour d’un seul patient. Sur le côté droit nous devinons deux
autres personnages, presque fantomatiques, le visage baissé fermant le
cadre et guidant notre regard vers le patient. Ce dernier, dont le lit a
été positionné devant les fenêtres ouvertes, tout de blanc couvert,
baigne dans la une lumière apporté par les hommes de médecine qui
l’entourrent. Debout, derrière lui, se tient un homme chauve à la stature
importante, probablement le directeur de l’établissement que le
photographe cherche à mettre en avant. Lui et le patient sont les seuls
tournés vers l’objectif. Le premier a le regard déterminé de l’homme
d’importance, alors que le patient, du fait de sa position est obligé de
nous observer en biais.

Cette image est choisie par Michel Christolhomme comme première illustration de photographie sociale dans son livre paru chez Photo Poche. Il
illustre parfaitement la technique de Charles Nègre qui arrive à
prendre une image pleine de vie et de mouvement en intérieur, malgré des
conditions de lumière difficile. On distingue le mouvement de l’homme
chargé d’ouvrir la porte sur le côté gauche et le jeu des regards
contribue à accentuer l’impression de vie. Le choix du format illustre
le compromis que Charles Nègre fait entre qualité de rendu et temps de
pose. Pour figer le mouvement il utilise des objectifs très clairs au
centre mais qui perdent en qualité sur les bords de l’image et supposent
un fort vignetage.  En découpant ses épreuves de manière circulaire il
arrive toutefois à masquer ces défauts et ne montre qu’une saisissante
approche du mouvement.

Si le thème lui est imposé, Charles Nègre
arrive à nous montrer sa propre vision de l’hôpital. Ici, comme dans
toutes les photographies prises pour cette commande, les personnages
jouent à un jeu de marionnettes dont Charles Nègre tient les ficelles.
Toutefois, toutes les photographies prises par l’artiste ne sont pas
sélectionnées par la commanditaire et le caractère social de ces
photographies doit être remis en cause de ce seul fait. Même si la
liberté de l’artiste s’exprime dans les détails, la vision artificielle
de la scène que nous montre Charles Nègre peut être perçu comme l’image
de modernité que souhaitait montrer l’impératrice Eugénie, commanditaire
de l’oeuvre.

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Ici
encore Charles Nègre fait un très beau travail sur le mouvement.
Nous pouvons y voir un commis à genoux devant son plat, le cuisiner
tenant une grande cuillère et la religieuse qui l’observe et derrière
eux le cuisinier qui s’affaire à sa préparation. Les quatre personnages
forment un tout qui contribuent à l’impression d’agitation du lieu. En
regardant cette image on s’attend au mouvement que chacun s’apprête à
faire. Les cuisines de l’hôpital surprennent par leur modernité. On y
voit s’aligner des dizaines de casseroles, du matériel neuf et soigné,
un robinet monté sur flexible pour faciliter le nettoyage de ces
ustensiles et des individus tous dans des ténues implacables. Cette image
montre l’arrivée de l’industrialisation dans les cuisines :  un
personnel peu nombreux et rendu efficace grâce aux outils perfectionnés
qu’ils emploient.

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Dans
cette image nous rentrons presque dans l’iconographie religieuse. La
première dame, le regard humble et baissé sur son travail est toute vêtue
de blanc sauf pour le voile noir qui couvre sa tête, ses épaules et ses
bras. La règle des tiers est respectée. La religieuse en arrière plan
fait office de miroir à la première et rajoute encore son image de
madone, la lumière du fond de l’image la coiffant d’une auréole. Charles
Nègre, joue sur un clair obscur pour sanctifier ces femmes qui jouent
depuis le moyen âge un rôle central dans la guérison des malades.

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Nous
revenons ici sur une scène plus moderne. La composition de l’image
rappelle celle d’ouverture. La plupart des personnages regardent à
nouveau l’objectif. Il y a toutefois plus de mouvements dans cette
scène. Si un grand nombre des personnes pausent pour le photographe,
certaines continuent leurs activités. L’homme au centre nous regarde
fixement, le bras le long du corps. Il nous renvoie à tout le personnel
qu’il dirige certainement et qui se distingue des patients en se tenant
debout. L’image est à nouveau plongée dans un clair obscur qui, allié
avec le mouvement des personnages et le décors, contribu au mérite de la
prise de vue.

La salle que nous présente Charles Nègre a tous
les attributs de la modernité au milieu du XIX° siècle. Les grandes
vitres permettent de faire entrer dans la salle la lumière suffisante
pour réaliser la photographie. On remarque également les piliers
métalliques qui encadrent l’image et qui permettent, malgré leur petite
taille, de maintenir la structure de l’édifice. La sensation d’espace
qu’a crée l’architecte et que traduit ici Charles Nègre est due aux
avancées techniques de l’époque en matière de construction. Enfin, au
dessus de chaque table se trouvent des lampes à gaz qui font leur
apparition à leur époque et qui sont encore un signe extérieur de
richesse et de modernité non négligeable

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Cette
photographie montre deux patients de l’Asile de Vincennes discutant. Sa
très grande profondeur donne à voir deux autres scènes similaires en
arrière plan. L’institution impériale n’est pas un “asile” dans le sens
où nous pouvons le comprendre aujourd’hui. Ce nom lui est donné car il
s’agit d’un lieu où les patients restent jusqu’à leur entier
rétablissement et pas uniquement pendant la durée des soins
initiaux.Dans ce cadre des relations se tissent entre les patients amenés
a passer plusieurs semaines ensemble.  

En conclusion, si cette
série est parfois considérée comme le début de la photographie sociale,
cette affirmation doit être nuancée. En effet, les clichés les plus
intéressés que Charles Nègres prend pour cette commande ne sont pas
retenus et ne seront pas non plus exposés à la société française de
photographie.

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